février 25, 2020 Actualité Pas de commentaire

Lors de la présentation de l’édition 2020 du Déméter, un ouvrage référence annuel en géopolitique agricole, les chercheurs et représentants du Club Déméter ont détaillé les « dix points cardinaux » qui pourraient « agencer » l’agriculture durant ces 10 prochaines années. Entre l’importance croissante de la Chine, la problématique « stratégique » de la ressource en eau, des normes toujours plus strictes, les enjeux environnementaux ou encore le flou de la Pac, être agriculteur demain sera davantage un métier d’équilibriste.

Sébastien Abis, chercheur associé à l’Iris et directeur du Club Déméter, et Matthieu Brun, chercheur en géopolitique agricole, ont présenté, jeudi 6 février dernier le Déméter 2020, ouvrage référence de prospective agricole. Les deux spécialistes en ont profité pour dresser une « cartographie des mondes agricoles » en 10 « points cardinaux », comme autant de repères géopolitiques mondiaux qui influenceront sans nul doute l’avenir du modèle agricole français et, donc le métier d’agriculteur demain.

1. La Chine, l’Empire du Milieu Monde
Sur l’échiquier mondial, il fallait déjà compter sur la Chine lors de la précédente décennie. Il faudra surveiller de près l’empire du Milieu durant les 10 prochaines années. « La sino-mondialisation est en marche », expliquent les experts. « Sa sécurité alimentaire s’internationalise », grâce à des « corridors d’approvisionnements pour compléter ses productions locales ». Ces filières d’importations seront d’autant plus nécessaires que le moindre souci sanitaire a d’importantes répercussions sur son approvisionnement, et donc sur les échanges de matières premières agricoles. En témoigne le développement du coronavirus en ce début 2020.

2. L’eau, premier lieu d’échanges et première source de stress
L’enjeu de l’eau relève de deux ordres. Dans un monde de plus en plus mondialisé, l’eau, avec les océans, constitue d’abord le premier lieu d’échanges par excellence entre les cultures, les productions et les informations ». Pour les agriculteurs, y compris en France, l’eau incarne aussi et surtout « les tensions en devenir ». Avec le changement climatique, « le stress hydrique représente le premier des risques ». « L’eau sera demain, encore plus que par le passé, l’épargne stratégique de la sécurité et le premier des aliments dont l’accès n’est toujours pas universel », résument les spécialistes.

3. Des normes, toujours plus de normes
En France, les agriculteurs tirent régulièrement la sonnette d’alarme sur un autre facteur les influençant inéquitablement selon leur pays d’installation : les normes. Sébastien Abis et Matthieu Brun relèvent « une série exponentielle de normes publiques et privées, qui parfois se télescopent et ajoutent des contraintes aux métiers » (d’agriculteur et d’agroindustriel, ndlr). Pour eux, « ces référentiels imposés en matière de sécurité alimentaire (…) conditionneront toujours un peu plus l’activité agricole et industrielle ».

Pour les producteurs, l’enjeu des normes est d’abord franco-européen – La France continuera-t-elle dans la surtransposition des normes européennes ? – mais aussi mondial : « Quelles réglementations s’imposeront sur les marchés, à l’heure où les États-Unis cherchent à préserver leur influence à travers le droit et leurs standards ? »

4. Être rémunéré à la juste valeur de son travail, ça n’a pas de prix
Outre l’excès de normes, l’équation des prix payés aux producteurs ne sera pas parfaitement résolue demain. Elle relèvera encore plus, ces 10 prochaines années, d’un compromis – pas souvent à l’avantage des producteurs – entre le niveau auquel il faudrait justement le rémunérer et une dynamique mondiale tirant les prix vers le bas. Car, selon les auteurs, il ne faut pas s’y tromper : « Au sein de chaque société coexiste une minuscule minorité prête à payer plus ses aliments et une écrasante majorité d’individus pour qui l’alimentation demeure la plus grande des priorités ».

5. Le « Vieux continent » n’est pas celui qu’on croit
Selon Sébastien Abis et Matthieu Brun, la population mondiale s’est agrandie de 800 millions de personnes ces 10 dernières années. D’ici 2030, elle va encore croître du même nombre d’individus, qui seront « à 90 % Asiatiques ou Africains ». Mais le « continent des seniors » va augmenter encore davantage. « 400 millions de nouveaux seniors vont venir grossir les rangs des plus de 60 ans d’ici 10 ans. Pourquoi est-ce un enjeu en soi ? Car « ces seniors vont réclamer des aliments sains, des compléments pour prévenir certaines carences, des produits sur-mesure, mais aussi de la diversité dans leur assiette pour se faire plaisir ». L’accroissement de cette population sera tel qu’il impactera aussi les choix de production agricole.

6. Quand la science rime avec méfiance
Autre enjeu croissant, particulièrement en Europe : la certaine défiance à l’égard de la science quand il s’agit d’enjeux agricoles et environnementaux. « Le progrès suscite souvent des controverses (…). En Europe, l’enjeu de la décennie sera bien de tracer les limites de la juste frontière entre les interrogations légitimes d’une opinion publique dont l’expression est au fondement de la démocratie et des considérations plus discutables ». Mais la question suivante se pose déjà : « Comment demander aux agriculteurs de faire mieux demain en leur octroyant uniquement les techniques et les outils d’hier ? »
Être agriculteur demain ne se prévoit pas, mais se prépare dès à présent, avec un goût pour l’avenir et la multidisciplinarité.

7. Se servir de l’hyperconnectivité pour progresser
Sébastien Abis et Matthieu Brun préviennent : « Être agriculteur demain ne se prévoit pas, mais se prépare dès à présent, avec un goût pour l’avenir et la multidisciplinarité ». Autrement dit : un agriculteur aujourd’hui est déjà « multi-casquette ». Il le sera encore davantage demain. La formation au métier demeurera plus que jamais au cœur de cet enjeu. « La formation de base demeure essentielle, estiment les chercheurs, mais n’est plus suffisante à côté de la formation tout au long de la vie ». Selon eux, « le défi de la bonne information » et « l’accès aux connaissances » dans un « univers d’hyperconnectivité » constitueront « des grandes voies de progrès pour les agriculteurs ».

8. Grosses promos sur le carbone
L’enjeu de l’empreinte carbone de l’activité agricole a d’ores-et-déjà suscité, ces dernières années, de multiples démarches pour réduire cet impact environnemental. Mais, selon les auteurs, le « new green deal » présenté par la Commission européenne va faire passer cette priorité tout en haut de la liste du projet européen. Si bien que « ce plan va directement déterminer les futurs contours de la Pac – si elle continue d’exister – et des pratiques agricoles au sein des États membres ».

Dans ce contexte, « sera-t-il prévu de rémunérer les agriculteurs pour leurs efforts à lutter contre le changement climatique », s’interrogent-ils. La question reste posée. « La décennie qui s’ouvre serait bien inspirée de reconsidérer la place de l’agriculture en matière de stockage de carbone ».

9. Le flou, non pas de la Pac, mais de l’UE toute entière
Toujours en Europe, les agriculteurs doivent se projeter sans cadre bien défini. « Le futur de la Pac est aussi flou que celui de l’UE », estiment les experts. « À force de ne pas être la « politique alimentaire citoyenne de 500 millions de personnes, la Pac peut s’embourber dans des dispositions techniques et des démarches de subsidiarité. » Les auteurs craignent ainsi de voir « autant de politiques agricoles que d’États membres dans l’UE, voire de régions ». Surtout, cet éclatement sert-il vraiment les Européens « dans un monde où ils ne sont plus les acteurs dominants ? »

10. Le potentiel productif africain encore peu exploité
Enfin, l’Afrique, que les spécialistes préfèrent décliner au pluriel « tant les contrastes de ce continent sont saisissants, concentre à elle seule bon nombre des défis à venir. « Les Afriques disposent d’un potentiel productif encore peu exploité, (…) jeunes talentueux qui veulent participer à l’essor de leur pays, et d’une myriade d’initiatives qui se bousculent pour l’agriculture ». Or, « toutes les priorités à l’agenda de l’Afrique nous ramènent à l’agriculture » N’oublions pas que les principaux clients de la France céréalière sont africains.

Écrit par Rédacteur